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Histoire du site

Le visiteur qui découvre aujourd’hui l’île de Maguelone et sa cathédrale solitaire, tel un immense vaisseau de pierre échoué entre la mer et les étangs, ne peut manquer d’être frappé par l’étrangeté du site et de s’interroger sur les origines et le destin d’un édifice aussi singulier. Vision insolite d’abord que celle d’une église forteresse, mutilée et privée de ses tours, qui semble cacher ses blessures derrière un rideau de vieux arbres torturés par le vent marin.

Étrange et prodigieux destin ensuite que celui d’un sanctuaire qui fut, pendant un millénaire, le siège d’un évêché important, fief pontifical et refuge temporaire de plusieurs papes, avant de connaître l’abandon, le pillage et la ruine.

 

Maguelone dans l’Antiquité

Situé à 6 km au sud-ouest de Lattes, au contact des étangs littoraux de Vic, de Pierre Blanche, de l’Arnel et du Prévost (qui constituent une partie des stagna Volcarum de Pomponius Méla et du stagnum Latera de Pline), mis en communication avec la mer par des graus, mais aujourd’hui rattaché au cordon littoral, l’îlot de Maguelone couvre une superficie de 30 ha. D’origine volcanique et habitée dès l’Antiquité, la petite île de Maguelone, Insula Magalona, se dressait à l’origine au milieu de l’étang dit de Lattes par Pline l’Ancien. Le passé de Maguelone plonge dans des siècles lointains et obscurs. Le premier habitat se manifeste au Bronze final qui a livré quelques exemplaires de céramique. L’occupation du site s’étend au premier âge du Fer sur environ un millier de m2. L’établissement semble moins dense par la suite, mais quelques éléments d’amphores étrusque et massaliète, épars, manifestent une présence qu’il reste à préciser. Durant cette phase, la mise au jour de structures agricoles sous l’église funéraire paléochrétienne située à 200 m à l’est de la cathédrale souligne l’existence d’une exploitation, soit dans un cadre domanial, soit sous l’initiative de la ville voisine de Lattara (Lattes).
 

Époque romaine

Après cette occupation intermittente et probablement ponctuelle, le site est réoccupé à partir du IIe s. av. J.-C. L’établissement semble alors devenir permanent mais il demeure très modeste durant la période républicaine et le Haut Empire et n’est pas encore localisé. En prospection, on n’observe aucun secteur bâti à cette époque, mais la densité du mobilier de la période républicaine et du Haut Empire découvert dans les sondages et en prospection laisse envisager un habitat au point haut de l’île, soit aux abords de la cathédrale, secteur aujourd’hui inaccessible aux prospections car aménagé en parc.
Les indices s’étendent et s’intensifient au IVe s., avant de connaître leur extension maximale au Ve s. où les vestiges sont répandus sur une quinzaine d’hectares. L’établissement atteint alors approximativement la superficie de la ville antique de Lattes, désertée au cours du IIIe s. De fait, c’est au cours de l’antiquité tardive que Maguelone prend une importance qui ne cessera de croître qu’à la fin du Moyen-Age. Dans le troisième quart du VIe s. un évêché y est créé. Une cathédrale devait exister puisqu’en 589 son évêque Boetius fut convoqué au concile de Tolède.

 

Évolution ultérieure

Les soubresauts liés à l’occupation musulmane et à la destruction par Charles Martel, au VIIIe s., se trouvent confirmés par les prospections. A l’époque carolingienne, les indices d’occupation demeurent en effet, très rares. C’est seulement au Xe ou au XIe s. que l’île retrouve une activité soutenue, mais les prospections révèlent dès lors une emprise bien inférieure à l’extension de l’Antiquité tardive. L’occupation du haut Moyen Age se trouve désormais circonscrite aux abords de la cathédrale.

 

Le réveil du XIe siècle : l’oeuvre du grand Arnaud

L’évêque Arnaud (1030-1060), prélat réformateur et bâtisseur, entreprit la reconstruction de la cathédrale, consacrée en 1054, ainsi que des bâtiments du chapitre (il n’en reste aujourd’hui que les vestiges, dont sans doute la chapelle Saint Augustin). Il les enveloppa d’une ceinture de fortifications, appelée dans les chroniques «Enceinte des portes en fer». L’évêque Arnaud fit aussi construire un pont d’un kilomètre de long à travers l’étang jusqu’à Villeneuve les Maguelone, réunissant ainsi l’île au continent. Arnaud part en pèlerinage à Jérusalem. A son retour, il meurt à Villeneuve en 1060, et est enterré à Maguelone dans un angle du cloître. Au XIIe siècle, l’évêque Godefroi «instruit par une vision nocturne» fait transférer son corps dans la chapelle St Augustin, aujourd’hui seul vestige de la cathédrale qu’il avait construite.

 

Maguelone fief pontifical

La fin du XIe siècle fut marquée par des événements qui allaient sceller définitivement le destin de l’île. En 1085 en effet, le comte Pierre de Melgueil se plaçait sous la protection du pape en faisant hommage de son comté et des droits dont il jouissait dans l’évêché de Maguelone «aux apôtres Pierre et Paul, au pape Grégoire VII et à ses successeurs».
En 1096, le pape Urbain II séjourne dans l’île, proclame son église «la seconde après celle de Rome», lui accorde le port des armes pontificales (les clés de Pierre), et octroie une indulgence plénière à tous ceux qui recevraient sépulture dans l’île.

 

 

L’apogée (XIIe – XIIIe siècles)

Propriété de l’Eglise romaine, Maguelone allait au cours du XIIe s. servir à plusieurs reprises de terre d’asile temporaire aux pontifes fuyant Rome et l’Italie en proie aux factions. Prestige et richesse amenèrent au XIIe siècle l’édification d’une nouvelle cathédrale plus vaste, d’un cloître à deux étages, de logis pour l’évêque et les chanoines, ainsi que de nouveaux bâtiments pour assurer une large hospitalité.

Cette entreprise considérable fut conduite avec obstination par les évêques Raymond (1129-1158), Jean de Montlaur (1158-1190), Guillaume Raimond (1190-1197) et Guillaume de Fleix (1197-1203), dont la «Vieille Chronique de Maguelone» nous a retracé les étapes.

 

Des évêques protecteurs des lettres et des arts

L’évêque Jean de Montlaur Ier fut un grand protecteur de l’Université de Montpellier qui fit ses premiers pas au cours de son épiscopat (1158-1190). Il inspira à Guilhem VIII la liberté d’enseignement, sans aucune restriction. En 1200, le légat du pape Honorius III fixe le règlement de l’Ecole de Médecine : « Nul ne pourra enseigner à Montpellier qu’il ne soit approuvé par Monseigneur l’évêque.» A la tête de l’Ecole se trouve un Chancelier qui est choisi par l’évêque, grand maître de l’Université. L’Ecole de Droit fut fondée au cours de l’année 1230. Saint Louis précisa que le serment des candidats à l’enseignement serait prononcé devant l’évêque. La Faculté des Arts, qui groupait alors les Facultés des Lettres et des Sciences, fut créée sous Jean de Montlaur II (1234-1247) qui établit leurs règlements. Le point de départ de l’essor universitaire de Montpellier est l’année 1289. Cette année-là, le pape Nicolas IV érigea en «studium generale» ces diverses écoles et conserva à l’évêque de Maguelone le droit de décerner le titre de chancelier de l’université avec le droit de délivrer la licence. De nombreux évêques furent professeurs de l’université de Montpellier avant leur épiscopat : Urbain V, Pierre Adhemar, Louis Alomar, Arnaud de Verdale, Izarn Barrière…

 

Maguelone au Moyen-âge

A partir du XIe s., le monde chrétien assistait à la naissance d’un monachisme nouveau issu de deux courants : la règle de saint Benoît et celle de saint Augustin. C’est sous la règle de saint Augustin, rédigée par l’évêque d’Hippone à la fin du IVe siècle, que l’évêque réformateur Arnaud plaça sa communauté de chanoines de Maguelone dans la première moitié du XIe s.
La règle de saint Augustin s’appuie sur les vertus fondamentales que sont la chasteté, la pauvreté et l’obéissance, auxquelles s’ajoutent la charité et la pratique de la prière, du jeûne et de l’abstinence.
Les chanoines, au nombre d’une soixantaine, pratiquaient la vie commune. Un dignitaire du chapitre, le prévôt, était responsable de l’approvisionnement ; il devait leur fournir «du pain de pur froment, sans mélange d’orge», et veiller à ce que «le vin soit pur, franc, sans odeur ni acidité». Outre les jeûnes de l’Avent et du Carême, les chanoines faisaient maigre trois jours par semaine, mais ils bénéficiaient de miséricordes, repas améliorés.
L’hospitalité, généreusement exercée vis-à-vis de tous ceux qui se présentaient dans l’île, était l’affaire du cellérier. Choisi par le prévôt pour ses qualités humaines et ses dons de gestionnaire, celui-ci était tenu d’accueillir, soigner, loger et nourrir, non seulement les pèlerins, les pauvres et les lépreux, mais aussi les juifs et les sarrasins «par souci d’humanité». Les jours de fête, les pauvres, après le rituel lavement des pieds, étaient admis à partager le repas des chanoines au réfectoire. Par mauvais temps, la nourriture leur était apportée de l’autre côté du pont.

 

Le déclin (XIVe – XVe siècles)

Les évêques entrèrent bientôt en lutte avec les rois de Majorque, devenus seigneurs de Montpellier, puis avec les rois de France, dont les officiers, par leur zèle envahissant et leurs usurpations répétées, allaient peu à peu réduire les privilèges et l’indépendance de l’évêché. Si la guerre de Cent Ans épargna, semble-t-il, Maguelone, la crise financière et l’isolement de l’évêché rendaient la situation difficile. L’endettement du chapitre, les conflits entre l’évêque, les chanoines et l’université, l’absentéisme des prélats, qui pourvus de charges à la cour pontificale d’Avignon, ne venaient que rarement dans l’île, provoquèrent abus et plaintes de toutes sortes. C’est pour y remédier que l’évêque Jean de Vissec promulgua en 1331 des statuts réformateurs qui fournissent sur les usages et la vie quotidienne des dignitaires et des chanoines astreints à résidence, des renseignements du plus grand intérêt.
Ces mesures parvinrent peut-être à rétablir l’ordre et la régularité de la vie canoniale, mais ne purent vaincre l’attraction grandissante exercée par cette ville active, à la fois marchande et universitaire, qu’était devenue Montpellier. Déjà au XVe siècle l’évêque s’y était fixé, laissant au prévôt et aux dignitaires de l’île, l’administration temporelle du diocèse et le soin du service divin. Une telle situation parut anachronique au jeune et brillant humaniste qu’était Guillaume Pellicier (1526-1568), ancien clerc de Maguelone et protégé de Marguerite de Navarre. Devenu évêque de Maguelone, conseiller et ambassadeur de François Ier à Rome, et appuyé par le roi qu’il avait reçu dans l’île, il obtint du pape Paul III, en 1536, le transfert du siège épiscopal à Montpellier. Jusqu’en 1602 cependant les évêques de Montpellier furent encore ensevelis dans la cathédrale de Maguelone.

 

L’abandon (XVIe – XIXe siècles)

Afin de marquer leur volonté d’abandon définitif, les chanoines vendirent la plupart des bâtiments en souhaitant leur destruction. Celle-ci ne fut pas exécutée, ce qui permit en 1562 aux troupes protestantes de s’y retrancher. Elles en furent chassées par l’armée royale qui y laissa une garnison pendant plusieurs années. A la fin du XVIe s., les frères Platter, jeunes suisses venus étudier la médecine à Montpellier, visitant Maguelone en retirent une pénible impression d’abandon : l’hôpital est ruiné, la forteresse délabrée, mais l’hospitalité recommandée par les statuts de 1331, toujours pratiquée.
En 1632, au lendemain des révoltes de Rohan et de Montmorency, Richelieu obtint du roi l’ordre de détruire la forteresse médiévale «afin que les factieux ne puissent se prévaloir de cette place pour troubler l’ordre public», mais «sans toutefois toucher à l’église et logement dudit château». Après le démantèlement des fortifications et l’arasement des tours, il ne resta plus debout que la cathédrale mutilée et une modeste maison pour un «pauvre prêtre» chargé d’assurer seul le service divin. Les derniers pans de murs et les pierres de taille provenant des démolitions devaient être vendus en 1708, par le chapitre, pour servir à la construction des berges du canal du Rhône à Sète. Le dernier hôte illustre, et bien involontaire, de Maguelone, fut en 1720, le turc Mehemet Effendi, grand trésorier du Sultan et ambassadeur extraordinaire auprès de Louis XV. Son navire, étant retenu en quarantaine au large de Sète à cause de la peste, il fut par déférence logé à Maguelone.

 

Frédéric Fabrège

Confisqué et vendu comme bien national à la Révolution, le domaine de Maguelone passa entre plusieurs mains avant d’être acquis en 1852 par Jacques Bonaventure Frédéric Fabrège. Bien que classée «monument historique» depuis 1840, la cathédrale était alors dans un triste état de délabrement. Passionné par le prestigieux monument, Frédéric Fabrège, son fils, s’en fit l’historien minutieux et le sauveteur acharné. II entreprit des fouilles afin de retrouver les fondations des édifices antérieurs et repérer l’emplacement des bâtiments médiévaux rasés en 1708. II restaura la cathédrale, releva les autels et les tombeaux, réédifia la chapelle Saint-Blaise, planta l’île, alors complètement dénudée, d’essences méditerranéennes qui font aujourd’hui son charme. Le 14 juin 1875, la cathédrale sauvée était rendue au culte par Mgr de Cabrières. Donnée en 1949 au diocèse de Montpellier par la fille de F. Fabrège, elle demeure dans sa solitude boisée, le témoin d’un très riche passé, et le plus bel exemple entre Agde et les Saintes Maries, de ces églises forteresses qui veillaient sur le littoral languedocien au Moyen-âge.

 

Bibliographie

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